Dans la vie, l'intensité d'un conflit rend presque impossible d'entrer dans la logique de l'adversaire ; un grand dramaturge en revanche lancera dans la bataille deux personnages antagonistes sans émettre de jugement de valeur, de telle sorte que le public pourra, au même moment, les voir tous deux de l'intérieur ou de l'extérieur, puis être successivement pour, contre, ou neutre. Grâce à ces changements dynamiques de sentiments et d'attitudes, les spectateurs peuvent éprouver, pendant un instant, une perception allant au-delà de leur vision habituelle. Si aucun acte théâtral ne peut arrêter une guerre, s'il ne peut influencer ni une nation ni un gouvernement, cela ne veut pas dire qu'il lui est impossible d'être objectif et politique. Une salle de théâtre est comparable à un petit restaurant qui a la responsabilité de bien nourrir ses clients. Dans une salle, il y a parfois une centaine de spectateurs, parfois un millier : le champs est circonscrit par les murs et par la durée de l'événement - c'est là que commence et se termine notre responsabilité.

Peter Brook, Oublier le temps (Threads of time, 1998)