Problématique dans les sciences de la nature, où elle s'insère dans le double débat entre inductivisme et déductivisme, et rationalisme et relativisme, la théorie de la preuve tient de la gageure lorsque l'on veut l'appliquer aux sciences sociales. Trois arguments [...] en invalident d'emblée la pertinence. Le premier attache la problématique de la preuve au rationalisme expérimental, et en conteste donc la légitimité en dehors du champ des sciences de la nature ; les sciences anthropo-sociales, les Geisteswissenschlafen de la tradition allemande, les sciences " historico-herméneutiques " ne pourraient, par nature, relever d'un tel principe. Le second, partant de la reconnaissance de la pluralité des schèmes -ou, dans le vocabulaire de Kuhn, des paradigmes - au sein des sciences sociales, développe la thèse de l'incommensurabilité : chaque paradigme élabore ses propres normes et une thèse n'a de validité que référée à celui où elle s'inscrit. Le troisième enfin s'appuyant sur l'irréductibilité des engagements métaphysiques au sein des sciences sociales et sur l'impossibilité d'y éviter les dérapages sémantiques et idéologiques, les installe définitivement du côté de la philosophie, de l'idéologie, voire de la symptomatologie. [...] quelques îlots sont autorisés à survivre, dans une masse vouée à la prophylaxie de l'épuration ou au scalpel de la déconstruction.

Jean-Michel Berthelot, L'intelligence du social (1998)