Qu’est-ce qu’un objet pour le droit ? Ne tentons pas de répondre, la question est trop difficile, marchons. Partons d’un objet, désigné comme tel par le « sens commun », pour regarder ce qu’en font les différents producteurs de droit qui interviennent successivement pour le façonner : le législateur, la jurisprudence, les particuliers qui rédigent un contrat. On constatera très vite que l’opération juridique fait subir à l’objet initial une transformation parfois considérable, ce que les sociologues appelleraient une construction, à ceci près qu’elle n’a pas de vocation explicative mais normative. Différentes des constructions décrites par les sociologues qui tentent de dévoiler quelque chose du réel, les constructions juridiques se caractérisent par leur extrême abstraction et la mise à distance de l’objet initial. Le droit n’a pas l’ambition de la réalité, moins encore de la vérité, il réinvente un autre monde. Le phénomène est paradoxal pour une instance qui organise concrètement le monde, part de la pratique des hommes et des choses et y retourne.

Marie-Angèle Hermitte, "le droit est un autre monde" (1999)